Kenneth Gilbert

Nous avons appris avec tristesse la disparition de Kenneth Gilbert, le 15 avril 2020 à l’âge de 88 ans. Il était membre d’honneur de notre association.

Kenneth Gilbert fut notamment professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris de 1988 à 1995. Cet immense claveciniste, pédagogue et musicologue, découvreur inspiré, disait à ses élèves vouloir « se rendre superflu le plus tôt possible ». Il a marqué l’évolution de l’interprétation de la musique ancienne et du clavecin. Aux côtés des pièces de J.S. Bach, Scarlatti et bien d’autres, son amour de la musique française était grand. Nombre de ses éditions et enregistrements en témoignent.


Mireille Podeur

Cher Kenneth, cher Professeur

Vous avez su toujours nous surprendre par votre talent, votre incommensurable savoir, votre générosité à transmettre les richesses de vos lectures et celles de vos analyses les plus subtiles. Vous claveciniste, organiste, musicologue, professeur, auteur d’éditions critiques majeures, collectionneur de magnifiques instruments, vous Monsieur… vous nous avez quittés et nous sommes tous quelque part orphelins.

Si de beaux articles vont vous être consacrés, si de vibrants hommages vous seront si justement rendus , si l’émotion transparaitra à travers les mots que nous vous adresserons, permettez ici de laisser la place aux témoignages de tous les jours, aux éclairs de mémoire qui ont illuminé notre quotidien, aux petites phrases que vous nous avez dites et qui ont bouleversé nos visions imparfaites.
Je vous ai connu au juste moment, lorsque l’engagement vers la musique est devenu pour moi une évidence, une nécessité fondamentale , au point qu’une vie sans elle n’aurait pas eu autant de sens. Vous avez su capter ce moment où la liberté légitime du musicien a rencontré votre discrétion, votre respect et votre générosité . Vous laissiez parler notre musique mais quelque bon mot, quelque belle remarque étayée par un savoir si lumineux pouvait nourrir pour des semaines notre quête de chaque jour.

Vous receviez alors dans votre maison attenante au château de Maintenon. Il fallait, de la gare, prendre un petit chemin de traverse, parcourir le parc, longer le canal dans la perspective des façades du château, entrer dans un salon pas très grand où attendait, au fond, le beau clavecin Blanchet-Taskin. La leçon commençait tranquillement mais votre attention était tout de suite intense. Le temps passait et vous ne comptiez plus vos minutes, sinon vos heures. Je repartais nourrie pour longtemps de richesses et d’intelligences si subtilement distillées, jamais envahissantes, toujours salutaires.

Il y eut les nombreuses académies à Venise, à Sienne, à Anvers, les cours à Salzbourg, les visites à Chartres puis à Paris, les longues conversations en terrasse ou devant un bon repas, et toujours beaucoup d’amitié. Vous arriviez au coin de la rue Psichari avec, dans votre mallette, la dernière épreuve d’une nouvelle édition dont vous me parliez longuement, avec enthousiasme et détermination. Quelle école du savoir !

Vous aviez déposé au Musée de Chartres une partie de votre collection de clavecins. Nous avons pu les jouer souvent : une expérience généreuse sur des instruments historiques devenus nos amis. C’était aussi cela, votre partage.
Et puis un jour, il y eut un rendez-vous manqué. Ma légitime inquiétude, tant cela ne vous ressemblait guère, fut momentanément dissipée le lendemain par un appel teinté d’interrogations nouvelles. A notre suivante et hélas dernière entrevue, vous êtes arrivé chargé d’exemplaires dédicacés en guise d’excuses. Cette vision d’un homme un peu perdu, au coin de la rue, est restée à jamais gravée dans ma mémoire.

Si je parle de nous, c’est pour témoigner de toute la communauté de celles et ceux qui ont croisé plus ou moins longtemps votre chemin. Je me joins à Olivier, Françoise, Philippe, Christophe et tous ceux qui vous ont connus pour vous exprimer toute notre gratitude. Permettez-moi ici de vous soumettre en guise de dédicace cette belle adresse à ceux qui ont appris :

« Ainsi toute application fondée sur un ardent amour et un désir insatiable pour la Musique, doit être unie à des continuelles recherches, à une grande attention et des mûres réflexions. Il faut qu’une noble obstination s’empare de nous, laquelle ne nous permet pas de nous applaudir d’abord nous-mêmes en toutes choses ; mais qui nous anime à nous perfectionner de plus en plus. »
J.J.Quantz, Berlin 1752.

Mireille Podeur
Fait à Limoges, le 17 avril 2020


Françoise Lengellé

Tristes nouvelles en "ces temps détraqués" dirait Tomkins : comme le départ de Kenneth ....

"Françoise, je crois avoir trouvé une source éclairante pour les ornements dans la musique anglaise, il faut se voir, que je vous montre , je vous rappelle".... et j’apprends quelques semaines plus tard que Kenneth est reparti au Canada ! Plus de ces discussions si enrichissantes pour moi, plus d’échanges toujours stimulants et variés, toutes ces questions maintenant sans réponses....

En remontant le temps, les souvenirs abondent : les stages à Anvers, au Vleeshuis, ou à Venise à San Giorgio Maggiore, ensuite la traversée du parc de Maintenon pour aller travailler sur sa nouvelle acquisition qui faisait encore trembler la Salle des Ventes, et sa fierté teintée d’humour de l’avoir emporté....

Puits de science qui a beaucoup apporté à tous ceux qui l’ont approché, son intérêt paradoxal pour les nouvelles technologies !! et sa complicité avec Margarita Hanson et les éditions de L’Oiseau Lyre : je leur dois tant à tous les deux ! Il n’a guère tardé à la rejoindre au Paradis des Musiciens : ils continuent sûrement à y discuter sur le XIV° siècle ou les COUPERIN ...

FL.

Reinhard von Nagel

Kenneth Gilbert

Souvenirs pêle-mêle

J’écris ces quelques lignes sans me référer à mes archives qui sont conservés au Musée de la Musique à Paris et, de ce fait, difficiles d’accès. Certes, je cours le risque de malmener la chronologie des événements, voire de confondre récit et réalité.

J’ai rencontré Kenneth Gilbert, si mes souvenirs sont exacts, en 1970 en France, à Boulogne Billancourt dans l’atelier d’Hubert Bédard. Je ne me doutais pas alors, que, d’une certaine façon, j’allais devenir, moi qui n’étais ni claveciniste, ni même musicien, un de ses élèves les plus attentifs et les plus reconnaissants. Ignorant tout du monde du clavecin, les paroles d’Hubert Bédard d’abord, de Kenneth Gilbert ensuite étaient pour moi paroles d’évangile.

  • C’était l’époque où Hubert Bédard, canadien francophone, formé dans l’atelier de Frank Hubbard à Boston, avait commencé à restaurer des clavecins anciens avec un respect infini de la substance ancienne.
  • C’était l’époque aussi où, en salle de vente à Paris, on pouvait acquérir un clavecin ancien proposé pour en faire une pièce de décoration où pour y installer une chaîne hifi.
  • C’était l’époque où un célèbre commissaire-priseur parisien proposa un clavecin du XVIIe siècle comme ‘piano Louis XIII’.
  • C’était l’époque où un investisseur anglais pouvait acquérir un château en Bourgogne, avec son mobilier, mobilier qui comportait un clavecin ancien, aujourd’hui célèbre, dont la valeur marchande n’était sans doute pas loin du prix du château.
  • C’était l’époque où le vent nouveau qui soufflait sur la musique baroque donnait des frissons à certains mélomanes habitués à l’interprétation mécanique et sans respiration des générations précédentes.
  • C’était l’époque de la redécouverte de l’inégalité.
  • C’était l’époque de l’émergence d’un continent de musique oubliée, négligée ou mal comprise.
  • C’était l’époque où les clavecins de facture historique, anciens ou de date récente, inspiraient de par leur légèreté des craintes aux musiciens et techniciens habitués à des clavecins de facture dite ‘moderne’, lourds et donc réputé ‘solides’.
  • C’était l’époque où toutes les sources d’information sur la facture instrumentale d’une part et les pratiques d’interprétation étaient exploitées avidement : iconographie, partitions anciennes, manuscrits, éditions anciennes, textes anciens, instruments anciens.
  • C’était l’époque où naissait le souci de jouer et d’enregistrer les œuvres des compositeurs du passé sur des instruments de leur époque et de leur culture, soit anciens restaurés, soit de date récente.
  • C’était l’époque ou le doute avait pris le dessus sur les certitudes du passé.
  • C’était l’époque où on questionnait l’utilité de pratiquer le piano plusieurs années durant avant de toucher au clavecin.
  • C’était l’époque où certains musiciens se muaient en musicologues pour réaliser des éditions plus soucieuses des textes et partitions originaux que les éditions précédentes, voire pour éditer ce qui était tombé dans les oubliettes des l’histoire. Jean-Henry d’Anglebert, François Couperin et Domenico Scarlatti – la liste n’est pas complète – doivent leurs éditions critiques et complètes à la persévérance de Kenneth Gilbert.
  • C’était l’époque où j’ai rencontré Kenneth Gilbert.
  • C’était l’époque où on prononçait son nom à l’anglaise et cela devenait souvent, dans des bouches françaises : ‘Kennesse’.
  • C’était l’époque où dans notre pavillon à Boulogne-Billancourt on pouvait rencontrer dans une joyeuse pagaille, William Dowd, Hubert Bédard, Scott Ross, John Whitelaw et sa femme, William Christie, Alan Curtis, Barbara Hendricks, Reinhard Jaud, Judith Nelson, Colin Tilney et …Kennth Gilbert. N’y ai-je pas entendu un jour l’ouverture de Parsifal interprétée à deux clavecins par Scott Ross et Kenneth Gilbert ?
  • C’était l’époque des débuts de la collaboration entre Kenneth Gilbert et harmonia mundi-france. Suivait une série impressionnante d’enregistrements pour ce label : Plusieurs intégrales, notamment celle de François Couperin avec l’édition en fac-simile, infiniment précieuse, de ‘L’art de toucher le clavecin’.
  • C’était l’époque où nous explorions des systèmes d’accord, allant du pythagoricien aux systèmes circulaires en passant par le mésotonique.
  • C’était l’époque où nous, notre atelier, expérimentions avec des diapasons différents, l’époque où est né le diapason à 415,3 Hz.
  • C’était l’époque où – soutenus par Kenneth Gilbert – nous nous posions des questions sur l’attaque en cascade (staggering) des divers jeux du clavecin.
    4’ – 8’I – 8’II ?
    8’I – 4’ – 8’II ?
    8’I – 8’II – 4’ ?
    Y avait-il un règle générale ?
  • C’était l’époque où nous constituions une terminologie, soit inspirée des anciens, soit créée de toutes pièces et ceci en français, anglais et allemand.
  • C’était l’époque aussi où beaucoup expérimentaient des stimulants venus de loin.
  • C’était l’époque de mon apprentissage informel auprès d’Hubert Bédard, du début de ma collaboration extrêmement enrichissante avec William Dowd et de mes pèlerinages au pied des estrades où jouait ou prêchait Kenneth Gilbert : Boulogne-Billancourt, Paris, Clisson, Venise, Milan, Madrid, Haarlem, Montréal, Anvers, Bruges, Rome, Fribourg en Brisgau, Versailles, Chartres, Darocca. Et j’en oublie peut-être.

Jamais, auparavant, dans mes études universitaires, ni en Allemagne, ni en France, je n’avais rencontré un enseignement aussi transparent et détaché. Nulle tentative de transformer ses élèves en disciples. Érasme des temps modernes, il semait la bonne parole, destinée à conférer l’autonomie de l’observation et du jugement aux jeunes esprits à la recherche de la lumière.

Frappant, la distance qu’il cultivait entre lui et même ses plus proches élèves. Je pense au quarteron de jeunes clavecinistes qui suivaient ses cours au Conservatoire d’Anvers : Scott Ross, John Whitelaw, Andrew Appel et Jos van Immerseel. Ne l’ai-je pas entendu parler d’eux, un jour, en les appelant ‘ces gens-là’ ? Cette distance, qui veut qu’encore aujourd’hui, lui et moi, nous nous donnons du ‘vous’. Et cela ne changera pas.

Au début des années 70, l’enseignement du renouveau de la musique ancienne n’avait pas encore atteint tous les lieux d’enseignement officiel, ce qui explique l’engouement pour les cours tsiganes que donnaient certains pionniers de l’esprit nouveau, nourris de textes anciens, de manuscrits et de partitions originales.

Après un cours de maître donné, si je ne me trompe pas, au Conservatoire de Fribourg en Brisgau, j’ai timidement proposé à Kenneth Gilbert de donner des cours dans les murs de mon Atelier à Paris, murs d’un ancien couvent du 17 e siècle. Ce qui fut fait. Et c’est ainsi que pendant certains week-ends, durant les années 70, souvent une bonne trentaine de participants, venus de presque tous les pays d’Europe Occidentale et Centrale, se réunissaient à la Madeleine de Traisnel à Paris pour suivre l’enseignement de Kenneth Gilbert. Le succès de ces cours fut tel, que j’invitais d’autres enseignants à donner des cours occasionnels dans le même cadre : Colin Tilney, Nigel Rogers et Pierre-Yves Asselin.

Ce dernier dispensait ses savoir et savoir faire dans le domaine des systèmes d’accords historiques, en d’autres termes il faisait vaciller le monopole du tempérament égal et du diapason à 440 Hz. Ces recherches trouveront leur aboutissement dans une thèse de troisième cycle présentée avec succès à la Sorbonne. Encore un rayon de lumière venu de l’Ouest. Mais le centre de ces cours était bien Kenneth Gilbert.

C’est en assistant – au dernier rang – à un de ces week-ends que j’ai appris l’existence d’un motet de J.J. Froberger à la bibliothèque d’Uppsala et d’un exemplaire unique, à la Fondazione Levy à Venise, des premières pièces de clavecin publiées par la très jeune Elisabeth Jacquet de la Guerre en 1687. Fort de cette information, j’ai pu me procurer le microfilm des quatre suites et contribuer à leur enregistrement par Emer Buckley chez harmonia mundi-france. Le motet fut créé quelques années plus tard par Christophe Rousset.

C’est finalement un organisateur à Nantes, Patrick Laloë, qui m’ayant demandé les fichiers d’adresses des cours de la Madeleine de Traisnel, organisa des cours de maître à la pointe sud de la Bretagne, à Clisson. Kenneth Gilbert y a donné des cours d’été pendant plusieurs années dans un cadre enchanteur. Beaucoup, beaucoup de jeunes musiciens y ont suivi son enseignement éclairé.

Tout naturellement Kenneth Gilbert fut pendant plusieurs années membre du Jury du prestigieux concours de clavecin de Bruges. Une année, le programme du concours imposait le ‘Continuum’ de György Ligeti au second tour. Sur scène, un des clavecins de mon atelier, rouge comme son jumeau à l’université Laval. Un des candidats, Eric Lynn Kelly, joua brillement cette œuvre ‘en moins de 4 minutes’ comme demandé par la partition. Ayant terminé sur le mi-mi-mi du 4’, il se leva
d’un bond et déchira la partition. L’a-t-il piétinée ensuite, comme je l’ai raconté plus d’une fois ? J’ignore si ce détail violent est le fruit de mon imagination ou un souvenir réel. Stupeur du public. Indignation du jury. Pouvait-on laisser passer un candidat aussi effronté ? Je dois la suite de l’histoire à une indiscrétion d’un des membres du jury. Ayant pesé le pour et le contre, ayant considéré l’affront fait au public, au jury et au compositeur, c’est Kenneth Gilbert qui attire l’attention du jury sur l’instruction donnée, en allemand, à la fin de la partition : « Soll aufhören, wie abgerissen ! » ‘Terminer comme une déchirure !’ Et Kenneth Gilbert réussit à convaincre le jury de la logique implacable de l’interprétation du candidat. Eric Lynn Kelly fut admis en finale !

Reinhard von Nagel
Paris, janvier 2014

Martin Gester

Hommage à Kenneth Gilbert, éminent claveciniste et musicologue, qui s’en est allé rejoindre le firmament des arts.

J’ai fait un bout de chemin avec Kenneth Gilbert. Un homme aussi aimable, courtois, que cultivé.

Je suis venu, organiste et jeune professeur agrégé - avec du temps devant lui - récemment tombé amoureux du clavecin, à une première rencontre plusieurs fois différée (lui était très occupé, moi, je ne pouvais attendre) : par la force des choses, il m’a fait rencontrer dans les couloirs Aline Zylberajch, une jeune prof dont on disait du bien. C’est donc avec avec elle que j’ai commencé à travailler, entre autres choses...

J’ai retrouvé Kenneth à l’Académie de Clisson, un moment merveilleux pour la musique, pour le cadre, pour l’atmosphère, pour les rencontres. Un petit paradis.

Nous avons continué au Conservatoire de Strasbourg, de façon plus normale. Un jour, je lui ai joué, notamment, la 5e Partita de Bach, dans un style brillant et quelque peu emporté. Il m’a dit : Martin, ne pensez-vous pas que l’art de cette époque est plus rayonnant qu’emporté, plus apollinien que passionné ? Cela m’avait fait réfléchir, et j’y pense encore.

Kenneth Gilbert nous a apporté ses compétences extraordinaires dans le domaine de l’édition des œuvres anciennes, ce pour quoi il mérite les plus grands éloges. Comme professeur, à côté de grandes qualités de conteur des choses de l’histoire du clavecin et de sa musique, il aimait à parler d’éditions et des différences d’ornements et de détails. J’aimais bien le provoquer en venant avec une édition de la Bach Gesellschaft, mais annotée par Czerny, que j’avais achetée, étudiant, “à l’Est” (DDR, c’était donné) - où il y avait toutes les notes, mais un tas d’autres choses que je ne regardais pas. Cela coupait court aux développements sur les éditions, intéressants, mais un peu disproportionnés à mon goût. Kenneth me disait : « bon, l’édition… Enfin, j’entends bien que vous ne tenez pas compte de toutes ces indications, donc parlons d’autre chose… »

Et nous revenions à Apollon et Dionysos.

Biographie de Kenneth Gilbert

Article du journal « Le Devoir » (MontRéal),
Rédigé par Christophe Huss le 17 avril 2020.

Kenneth Gilbert, maître des clavecinistes, s’éteint 

Figure majeure du clavecin au XXe siècle, le claveciniste, éditeur et pédagogue Kenneth Gilbert, né le 16 décembre 1931 à Montréal, est décédé dans la soirée du 15 avril dans un CHSLD de Québec d’une pneumonie fulgurante, selon son entourage. Kenneth Gilbert souffrait de la maladie d’Alzheimer.
Contrairement à une idée communément partagée, le patronyme « Gilbert » se prononce à la française. Il avait hérité son prénom de sa mère anglophone, mais avait lui-même insisté : « Je suis Gilbert, mon ancêtre est arrivé en Nouvelle-France dans les années 1665-1668 et s’était installé à Neuville, à 10 kilomètres de Québec. Il se considérait de la francophonie d’ici », rappelle Hubert Laforge, ancien doyen de l’Université Laval et recteur de l’Université du Québec à Chicoutimi qui connaissait le musicien depuis les années 1960.

Kenneth Gilbert était une sommité dans sa discipline. La partie émergée de l’iceberg, ce sont évidemment les disques qui ont popularisé son nom à travers la planète. Et quoi de plus symbolique que d’être le claveciniste auquel l’étiquette Archiv a confié l’enregistrement du Clavier bien tempéré de Bach ? Le legs de l’édition Prix d’Europe 1953, Kenneth Gilbert, diplômé en orgue, piano, harmonie et contrepoint, put se rendre en France, où il fut l’élève de Nadia Boulanger en composition, de Gaston Litaize et Maurice Duruflé pour l’orgue, et où il s’intéressa au clavecin.
Au Québec au tournant des années 1960, il supervisa l’installation du premier des trois grands orgues Beckerath (Queen Mary Road United Church en 1959, qui sera suivi de l’oratoire Saint-Joseph en 1960 et de l’église de l’Immaculée-Conception en 1961), qui changèrent le paysage de l’orgue au pays. Le Canada et la France sont les deux pôles principaux entre lesquels Kenneth Gilbert a évolué. Il s’est pris de passion au milieu des années 1960 pour François Couperin dans le cadre d’enregistrements pour la Société Radio-Canada. Ces captations ont été reprises et publiées par Harmonia Mundi.

Plus encore, l’éditeur de partitions Heugel a publié les travaux de Kenneth Gilbert pour le tricentenaire de Couperin en 1968. Le travail d’éditeur restera sans doute le legs majeur de Kenneth Gilbert. Dans les années subséquentes, le musicien éditera pour Heugel les 555 Sonates de Scarlatti, un travail de 15 ans publié en onze volumes. C’est un disciple célèbre, Scott Ross, qui en réalise le premier enregistrement mondial.

La dimension pédagogique du legs de Kenneth Gilbert est immense. Outre l’Université Laval, il a enseigné au Mozarteum de Salzbourg, à Sienne, et, entre 1988 et 1995, au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP). Olivier Baumont, professeur de clavecin au CNSMDP depuis 2001, interrogé vendredi par France Musique, le définit comme l’un de « ses plus grands inspirateurs ».
« Il était comme un père musical pour moi. C’est sans doute la personne la plus intelligente que j’ai rencontrée dans ma vie. C’était quelqu’un de très pudique, discret et extrêmement respectueux avec les autres. Ce que j’ai le plus admiré dans son enseignement était sa manière de révéler les gens sans les formater. Il suggérait toujours des choses, mais n’imposait jamais rien. Il était tout sauf dirigiste. J’ai gardé cela dans mon enseignement », a déclaré Baumont à la radio française, soulignant son apport dans le répertoire français.

« Il y a eu une façon de jouer avant lui et une façon après lui », tranche Baumont. Parmi les partitions éditées et enregistrées par Kenneth Gilbert on trouve un large pan du répertoire français, par exemple les pièces pour clavecin de Rameau, les œuvres de Forqueray ou D’Anglebert. Gilbert s’est aussi intéressé à l’Italien Frescobaldi et au répertoire anglais, enregistrant une centaine de disques et amorçant un retour en grâce de tout un répertoire.