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#1 15-05-2018 15:58:49

Une nouvelle édition de Gaspard Le Roux (Recension)

Enfin ! Une nouvelle édition des pièces pour clavecin de Gaspard Le Roux vient de sortir, dont le maître d'œuvre est le claveciniste musicologue norvégien Jon Baxendale. Edition nouvelle, et au demeurant unique puisque Minkoff, qui fut longtemps le seul à avoir ces pièces à son catalogue, a cessé d’être. Auparavant, il y eut bien l’édition d’Albert Fuller, publiée en 1959 à New York, mais pour ma part je n’en ai jamais vu le moindre exemplaire, et je pense qu’il serait très difficile de s’en procurer un aujourd’hui. Cela n’aurait d’ailleurs plus grand intérêt, vu que l’édition de J. Baxendale n’est pas précisément en reste.

Cette édition se présente sous la forme de deux beaux volumes reliés de format italien. Laissons de côté pour l’instant le premier, et examinons le deuxième. Il contient les parties de second clavecin, que Le Roux appelle "contreparties". Elles permettent, ainsi que le compositeur l’a prévu, de jouer en duo l’ensemble des pièces – préludes exceptés, mais incluses certaines pièces pour lesquelles Le Roux n’avait pas forcément envisagé de contrepartie, comme la Courante luthée en ré mineur (ajout de l’éditeur dont personne ne songera à se plaindre). Ce deuxième volume n’intéressera bien sûr pas les clavecinistes qui ne veulent jouer que la version solo. Les autres, en revanche, seront nombreux à se sentir redevables envers l’éditeur d’avoir mené à bon terme le projet de Le Roux. Celui-ci, en effet, n’avait offert à son public que six contreparties. Certes, il montrait de la sorte comment réaliser la trentaine restante mais, cette tâche d’improvisation/écriture ne pouvant être accomplie que par des clavecinistes chevronnés et disposant du temps nécessaire, il importait pour l’intérêt général qu’une réalisation fût publiée. Concrètement, grâce à cette édition, je prévois que les élèves des conservatoires, où l’on dispose facilement de deux instruments accolés - et accordés -, seront dorénavant plus nombreux à accéder à ce répertoire – avec tout l’intérêt pédagogique qu’il comporte.

Revenons au premier volume. Il contient donc l’ensemble des pièces dans leur version pour clavecin seul. Le livre s’ouvre bien, l’impression est bonne, la lecture aisée et agréable. L’édition satisfait d’autre part à tous les critères d’une bonne édition Urtext. Les propositions de l’éditeur se distinguent bien du texte de Le Roux – le claveciniste en fera ce qu’il voudra, certaines me semblent précieuses, d’autres moins : ainsi les amendements d’altérations (qui sont un classique des éditions modernes) ne me paraissent pas toujours très pertinents, mais ils ont au moins le mérite d’attirer l’attention sur l’histoire d’amour que Le Roux entretient avec les tournures modales (j’emploie à dessein l'expression "histoire d'amour", ayant en tête le mélodisme particulièrement touchant de nombre de ses pièces). Je ferai juste une critique : de nombreuses tournes de pages auraient pu être évitées : c’est dommage, mais guère tragique, le claveciniste en étant quitte pour faire des photocopies – à moins qu’il ne puisse disposer d’une main secourable. Notons que la version en trio adjointe par Le Roux à celle pour clavecin fera l'objet d'un troisième et dernier volume de l'édition Baxendale (cette version en trio permet de jouer les pièces en petit ensemble, le claveciniste se muant en continuiste).

L’appareil critique est excellent, laissant deviner à la fois la rigueur et l’enthousiasme de J. Baxendale. Celui-ci ne s’est pas contenté de faire le recensement de toutes les informations connues sur l’énigmatique compositeur : il a mené des recherches qui lui ont permis de faire des découvertes intéressantes. Par exemple – les initiés comprendront ! –, l’inventaire après décès que l’on pensait pouvoir rattacher à notre compositeur (d’une façon déjà problématique), semble devoir concerner finalement un autre homme. Pour autant, en dépit de ces découvertes, on se retrouve toujours à un moment donné face à un mur, celui du quasi mutisme des sources – et l’éditeur en est bien sûr parfaitement conscient. Inévitablement, comme tout un chacun, une fois qu’il a fait parler tous les documents, il ne peut tenter d’avancer qu’en faisant des suppositions, dont certaines sont, il faut bien le dire, forcément un peu sujettes à caution. Ainsi, envisager de cerner la période précise durant laquelle Le Roux aurait écrit ses pièces par la grâce d’un calcul, celui de l’âge moyen auquel ses contemporains ont fait graver leur première œuvre, est une chose que mon intuition réprouve, et qui de fait contrevient à un principe que connaissent tous les amoureux de la statistique (il y en a, si si). Pour l’illustrer, je donnerai un exemple simple : si vous lancez un dé suffisamment de fois, au bout du compte, chacun des six chiffres apparaîtra le même nombre de fois que les autres ; pour autant, si l’on considère un lancer en particulier, même si un chiffre n’est pas sorti depuis longtemps, il n’a pas plus de chance de sortir que les autres. Autrement dit, oui, Le Roux peut avoir publié son livre, rigoureusement parlant, à n’importe quel âge. Et pour moi il n’acquiert pas davantage d’existence physique de ces recherches, aussi intéressantes soient-elles, toute hypothèse bien étayée sur son compte ne me semblant pas moins concevable qu’avant.

Ces questionnements biographiques présentent  néanmoins un grand intérêt. Ils sont l’occasion d’explorer les environnements historique et culturel dans lesquels l’œuvre de Le Roux a vu le jour – et le développement des interprétations ‘’historiquement informées’’ nous a appris la valeur de ces apports. Personne ne doutera non plus de l’intérêt des conseils d’interprétation rédigés par David Ledbetter pour l’occasion. Ledbetter est, comme on le sait, un spécialiste reconnu de la musique française de cette époque. Il l’aborde notamment avec toute l’étendue de ses connaissances en matière de luth et de clavecin, et du rapport que ces deux instruments entretiennent entre eux. Or les pièces de Le Roux partagent avec celles de d’Anglebert la particularité d’être à la fois très inspirées par les procédés propres au luth et très bien écrites pour le clavecin – cette conjonction n’étant aucunement le fruit du hasard.

Le Roux avait jusqu’à présent été traité par les maisons d’édition comme un parent pauvre du clavecin français (ainsi, moins chanceux que d’Anglebert, Forqueray, Royer et Duphly, il ne semblait pas avoir trouvé grâce aux yeux des collaborateurs de la collection Le Pupitre de Heugel/Leduc). L’édition Minkoff, elle, ne pouvait vraiment convenir qu’aux clavecinistes capables de déchiffrer – ce qui s’appelle déchiffrer – la clé de fa troisième (travailler une suite impliquant, pour bien faire, de jouer toutes les autres). Grâce au travail remarquable de Jon Baxendale, Le Roux sera davantage joué, je ne dis pas des concertistes – qui lui ont toujours fait la part belle dans leurs programmes –, mais des étudiants. Et c’est un juste retour des choses, puisque plusieurs de ces pièces ont probablement été écrites par le professeur de clavecin Le Roux pour ses élèves : on pourrait sans mal soutenir que, de même que les Suites dites françaises de Bach sont la porte d’entrée pédagogique idéale à l’étude de sa musique d’inspiration française, les "suites" de Le Roux (ils ne leur donne pas ce nom) sont l’un des meilleurs choix possibles pour s’initier à ce genre de musique. Il est vrai que le prix des deux volumes de l’édition Baxendale, une cinquantaine d’euros chacun, est tout à fait digne, lui aussi, des éditions Leduc, mais c’est un prix qui me semble, en l'espèce, parfaitement normal.

Dernière modification par Pascal Tufféry (12-07-2018 01:32:24)

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